Article à propos de Ailleurs Le Siamois, Canard de Phuket, journal francophone de Thailande Le Siamois

Le Siamois, Canard de Phuket: informations en français pour les Français, Belges, Suisses, Québecois et autres francophones qui aiment Phuket, la Thaïlande et la culture asiatique en général.

Vous y trouverez des informations en français sur l'ambiance de Phuket, sur la mentalité des francophones qui y vivent, sur les manifestations culturelles, les bons plans, les expériences personnelles des Français, Belges, Suisses, Québecois et autres francophones qui ont tenté l'aventure de Phuket.

Vous trouverez dans cette rubrique tout ce qui ne concerne pas spécifiquement Phuket: l'influence que la Thaïlande peuvent avoir sur le reste du monde, les spécificités culturelles d'autres régions de Thaïlande ou d'autres pays du Sud-Est asiatique.

Trop peu d'informations en français sur Phuket figurent sur le web. C'est la raison pour laquelle Le Siamois, Canard de Phuket, est né. Dès lors, si vous avez des questions à poser, n'hésitez pas à nous contacter.

P.v.K.

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Jean Boulbet: un homme, une vie

Jean Boulbet: un homme, une vie S'il n'est pas toujours simple d'écrire à propos d'un proche, rédiger un texte à la mémoire d'un inconnu est encore plus difficile. C'est pourtant ce que je vais essayer de faire aujourd'hui, à la demande de Francis Cosseddu qui veut ainsi rendre hommage à Jean Boulbet pour marquer le cinquième anniversaire de sa crémation au temple de Patong.

Qui était Jean Boulbet? Les grandes lignes de sa biographie sont faciles à trouver sur Internet. Ses nombreux livres, même s'ils traitent principalement de sujets scientifiques, arrivent quand même à nous communiquer une idée du genre d'homme qu'il était.

Qu'est-ce qui fait l'étoffe d'un héros? Qu'est-ce qui peut bien façonner un homme de façon à ce qu'il soit cité en exemple, qu'on se réfère à lui comme à un personnage sortant de l'ordinaire?
Je ne vois que les actes d'une vie, les parcours hors des sentiers battus, une solide dose de chance aussi, qui lui permettra de survivre à des épreuves qui en auraient vaincu bien d'autres.

En suivant les différentes étapes de son existence, c'est ce qui m'a sauté aux yeux. Boulbet savait ce qu'il voulait et a su créer sa chance, a pris des décisions qui ont sauvé des vies au risque de perdre la sienne. Il m'apparaît également comme un homme de devoir, un homme de rigueur n'hésitant pas à s'engager pour défendre une cause qu'il estimait juste ou pour aider des innocents pris entre les feux d'une guerre. Il était capable d'initiatives, d'utiliser son imagination et son sens pratique pour trouver des solutions, pour rendre la vie plus simple et préserver - voire embellir - notre planète dans la mesure de ses moyens. Enfin, pour assouplir un peu cette image de devoir et de rigueur, c'était aussi un type qui savait faire la fête, rire, aimer les belles femmes et apprécier le moment présent.

L'enfant.
Il est né le 2 janvier 1926 à Sainte-Colombe-sur l'Hers dans l'Aude. Il passe sa prime jeunesse à parcourir les montagnes auprès d'un oncle berger. Est-ce de là que lui vint l'amour des grands espaces et son intérêt pour la botanique? Je ne peux que le supposer.

Le scientifique.
Ayant interrompu ses études à 15 ans pour des raisons que nous verrons plus tard, il étudiera seul et passera tardivement avec succès son baccalauréat à Saigon, avant d’obtenir brillamment sa licence de géographie à Phnom Penh puis son diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris) en 1967, sous le patronage de Lucien Bernot, Georges Condominas et Claude Lévi-Strauss.
C'est entre 1946 et 1963 qu'il explore l'intérieur du territoire vietnamien, encore largement inconnu. Il lève des cartes qui resteront longtemps les seules valables et seront agréées par l'Institut Géographique National; il rencontre et vit pendant plus de 15 ans avec plusieurs tribus de Proto-Indochinois insoumis dont les Cau Maa' qui le surnomment Dam Böt (équivalent d'Hercule ou d'Apollon dans la mythologie locale), qu'il étudie et auprès desquels il acquiert une connaissance impressionnante de la forêt. En ces quelques phrases, je dépeins donc Boulbet comme un autodidacte devenu explorateur, géographe de renom, ethnologue et botaniste. Ce n'est qu'un début.
On le retrouve plus tard au Cambodge où il découvre en 1967 de nombreux sites archéologiques majeurs dont Kbal Spean, la célèbre "Rivière aux Mille Lingas" (Linga: dans l'hindouisme, le signe quasi exclusif du dieu Shiva : le membre viril symbolisé par une pierre dressée. D'après Encyclopedia Universalis).
En 1968, il est reconnu par ses pairs et devient membre de la fameuse Ecole française d'Extrême-Orient et à partir des années '70, il est considéré comme un des meilleurs spécialistes au monde des forêts tropicale et équatoriale de l'Asie du Sud-Est. II voyage beaucoup, se livrant à des études comparatives des forêts en Indonésie, Malaisie, Cameroun, Brésil et Guyane.
Enfin, installé à Phuket dans les années '80, il découvre des peintures rupestres, néolithiques entre autres, sur une vingtaine de sites dans les îles de la baie de Phang Nga et de Krabi. Dans le domaine de la botanique, il répertorie un palmier unique au monde qui ne pousse alors qu'à Phuket: le Karriodoxa elegans.

Le combattant
Si Jean Boulbet interrompt ses études à l'âge de quinze ans, c'est pour rejoindre la Résistance. Nous sommes en 1941 et jamais l'emprise de l'envahisseur n'a été plus forte. Agent de liaison à Arles puis FFI dans le Maquis de Picaussel dans l'Aude, son pays natal, il rejoint en 1944 la Première armée francaise pour la campagne "Rhin et Danube" comme éclaireur, avant de se porter volontaire pour la guerre dans le Pacifique avec le général Leclerc, Massu, et le gros de la 2e DB.
Démobilisé à Saïgon en 1946, il devient planteur de café et de thé, occupation qu'il assume avec succès conjointement avec les explorations citées plus haut.
La guerre le rattrape pourtant en 1963: tant le Viêt-cong que les autorités du Sud-Vietnam souhaitent le voir entraîner dans les conflits l'ensemble des tribus de Proto-Indochinois dont il est considéré à tort comme un chef. Boulbet quitte donc le Vietnam dans les conditions épiques et passe au Cambodge où il est nommé gestionnaire du parc d'Angkor.
Las, l'arrivée des Khmers rouges le plonge à nouveau dans la guerre. Il contribue à sauver le site d’Angkor d’une destruction possible par les bombardements américains en convainquant Viêt-congs et Khmers rouges de retirer les batteries DCA installées sur les temples. D'autre part il risque sa vie pour en sauver d'autres, en allant chercher un à un les Occidentaux éparpillés derrière la ligne "Lon Nol" et menacés de mort par les Khmers rouges. C'est souvent sous le feu des combattants qu'il ramène les rescapés sains et saufs à la Conservation d'Angkor avant leur rapatriement par hélicoptère sous le couvert de l'ONU. Enfin, c'est toujours à Angkor qu'il soigne et accueuille sous le brassard UNESCO les réfugiés khmers fuyant l'avancée des Khmers rouges.
Pour lui éviter un sort plus funeste, un chef Khmer rouge de sa connaissance le fait prisonnier en 1975 et l'expulse sur la Thaïlande. Il s'installe à Phuket en 1978.

Le fonctionnaire
Au cours de son existence tumultueuse, Boulbet a occupé plusieurs fonctions dans l'administration.
On a vu qu'en quittant le Vietnam en 1963, il est nommé comme gestionnaire du parc d'Angkok. Il y améliore les fameux parcours de promenade-découverte entre les temples d'Angkor et assume seul la responsabilité de la Conservation des monuments et temples du Mont Kulen.
C'est aussi Boulbet qui crée en 1988 la première Alliance française de Phuket, établie dans le jardin de sa maison à Patong. Lorsqu'en 1991 il prend sa retraite de l'Ecole française d'Extrême-Orient, il devient le premier Consul Honoraire de France à Phuket. Infatigable, il est disponible jour et nuit pour aider ses compatriotes en détressse et garde toujours près de lui une malette contenant tout ce qui pourrait lui être utile en cas d'intervention, qu'il appelle son "bureau portable". Efficace, pas trop paperassier et un peu bordélique, il est unanimement apprécié des Thaïlandais dont il parle bien sûr la langue et des Européens qu'il aide, le coeur sur la main.

L'homme
Dans une vie ordinaire, il arrive que certains événements exceptionnels se produisent, qui éclairent leur auteur d'une aura particulière. Tabé, comme on surnommait Jean Boulbet (du khmer "Ta": homme sage, ancêtre, chef; "Bé": diminutif de [Boul]bet, plus facile à prononcer) aurait pu n'être qu'un gamin rejoignant la Résistance et finissant après quelques années de combat par planter du café sur les hauts plateaux vietnamiens. Cette seule histoire aurait été une bonne base pour la rédaction d'un roman à succès. Ce n'était cependant qu'un début. Le jeune combattant devenu planteur se transforme alors en scientifique de haut vol, reconnu comme un des meilleurs spécialiste au monde des forêts tropicales et équatoriales mais cela ne l'empèche pas de replonger dans l'action quand c'est nécessaire. Ses actes remarquables pour sauver les temples d'Angkor et de nombreuses vies au Cambodge lui valent la Légion d'Honneur à titre exceptionnel. Pas de repos du guerrier pour Tabé qui continue à enchaîner explorations et découvertes jusqu'à ce qu'enfin, réduisant son rythme, il se contente simplement de promouvoir son pays à Phuket en y installant l'Alliance française et en y devenant le premier Consul honoraire de France.

Alors, Jean Boulbet en a-t-il fait trop? Avait-il trop de talents qui lui ont valu tant d'envieux? Etait-il trop capable, trop vivant, trop bon pour que seule une poignée de Farangs soient présents lors de ses funérailles? que seuls quelques entrefilets signalent sa disparition? que le drapeau français couvrant son cercueil ait été payé par un de ses amis? qu'il soit mort dans la misère? Cela importe peu.

Jean Boulbet ne cherchait pas à se faire valoir. Il a bien rempli sa vie et laisse dans la mémoire de ceux qui l'ont connu l'image d'un coureur des bois mécréant et cultivé, d'un scientifique empli d'une immense tolérance pour les défauts de l'humanité, d'un compagnon fidèle et loyal, bref d'un homme aussi ordinaire que nous devrions tous l'être.



Je tiens à remercier Pierre Le Roux, Hervé Manac'h, Francis Cosseddu et François Bizot dont la collaboration et les documents m'ont grandement aidé à la rédaction de cet article. Je leur présente également toutes mes excuses pour les erreurs d'interprétation que j'ai pu commettre.

P.v.K.

17-06-2013

 

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